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Macron réélu, mais peu soutenu

Par Amédée Hirt

Ce dimanche 24 avril, le président français sortant, Emmanuel Macron, a été réélu pour un nouveau mandat de 5 ans. Il l’emporte finalement avec 58,54% des suffrages exprimés contre 41,46% pour sa rivale d’extrême-droite, la candidate du Rassemblement National Marine Le Pen. Si le duel était le même qu’en 2017, les conditions ont bien changé et le résultat, bien que clair, est plus serré.

La netteté apparente du résultat cache toutefois plusieurs fractures qui caractérisent la population française. Tout d’abord, l’abstention s’élève à 28,01%, soit le taux le plus élevé pour un second tour depuis 1969. Si l’on y ajoute les votes blancs et nuls, les suffrages exprimés ne représentent que 65,8% des citoyens français. Emmanuel Macron n’a ainsi été choisi que par 38,52% des inscrits, 61% des personnes disposant du droit de vote ne l’ont donc pas soutenu. Cela fait d’Emmanuel Macron le président élu le moins soutenu depuis Georges Pompidou en 1969, à la suite des révolutions estudiantines de mai 1968 [1].

Cette élection a été vue par beaucoup d’électeurs comme le choix du moins pire et pas du meilleur. Emmanuel Macron doit son élection en grande partie au profil de son adversaire. Les tentatives de dédiabolisation et la présence de la candidature plus extrême d’Eric Zemmour au premier tour n’auront pas suffi à faire oublier le positionnement à l’extrême droite de Marine Le Pen. Ainsi, le vote peut être lu comme un rejet de la candidate du Rassemblement National plutôt qu’un soutien à Emmanuel Macron. Ce dernier a obtenu un grand nombre de voix de gauche pour qui il était complètement exclu de voter Marine Le Pen. Le candidat de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, 3ème du premier tour, échouant à moins de 2% de Marine Le Pen [2] et leader autoproclamé d’une gauche divisée, a ainsi appelé ses électeurs à “ne pas donner une seule voix à Mme Le Pen” [3]. Il n’a cependant pas appelé à voter Macron. Au sein de l’électorat de gauche, le plus grand concurrent d’Emmanuel Macron n’était pas Marine Le Pen, mais bien l’abstention. Ainsi, si 42% des électeurs ayant voté Mélenchon au 1er tour ont soutenu le président Macron, 41% se sont abstenus, le reste votant Le Pen [4]. Il est à noter qu’Emmanuel Macron reconnaît qu’il doit sa victoire à un vote anti-extrême-droite [5].

Si l’on s’intéresse maintenant au score de Marine Le Pen, c’est tout simplement le meilleur résultat d’un ou d’une candidate d’extrême droite à une présidentielle française. Son père, Jean-Marie Le Pen, n’avait fait que 17,79% au 2ème tour en 2002 contre Jacques Chirac. En 2017, Marine Le Pen avait obtenu 33,9% des suffrages [6]. Ses 41,46% de suffrages exprimés représentent 27,28% de soutien de la part de citoyens français. Son positionnement anti-immigration, euro-sceptique, nationaliste et populiste a donc plu à une large part de l’électorat qui ne se retrouve pas dans la politique europhile, internationale, et élitiste du président sortant. Cependant, Marine Le Pen a eu de la peine à convaincre avec un programme économique peu réaliste [7].

Quels défis pour ce nouveau quinquennat ? 

Durant ces cinq prochaines années, Emmanuel Macron ne devra pas oublier qu’il est aussi le président des 61% d’électeurs qui n’ont pas voté pour lui. Les défis sont multiples et le bilan de son précédent quinquennat ne parle pas en sa faveur sur certains points. 

Au niveau économique, Emmanuel Macron est attendu au tournant sur la question du pouvoir d’achat des français. Déjà à l’origine de la crise des gilets jaunes, cette question a été l’un des chevaux de bataille de Marine Le Pen lors du débat d’entre-deux tours, mercredi 20 avril. Le Président Macron peut cependant capitaliser sur la baisse du chômage qui atteint des niveaux historiquement bas. Ces chiffres cachent toutefois une précarisation du travail, avec une “ubérisation” en hausse [8]. La réforme des retraites est le deuxième enjeu qui attend le président. Poussant pour une hausse de l’âge de la retraite, il fait face à de fortes résistances de la population. En y ajoutant les réformes nécessaires dans l’éducation et la santé, Emmanuel Macron est attendu au tournant par les électeurs de gauche sur ces questions [9].

Au niveau international, la victoire du candidat de la République en Marche a été saluée par les partenaires du multilatéralisme, notamment européens. Il faut dire que le Président Macron a été très (trop?) investi sur la scène internationale. Fervent défenseur du multilatéralisme et du projet européen, il bénéficie en 2022 de la présidence du Conseil de l’Union européenne. Face à l’euroscepticisme affiché de Marine Le Pen, les principaux partenaires internationaux de la France sont satisfaits du maintien d’Emmanuel Macron [10].

Dans l’immédiat, la position française dans la guerre en Ukraine est la priorité. Le Président Macron va devoir continuer sur sa ligne pro-ukrainienne tout en évitant de devenir co-belligérant et en ne coupant pas complètement les liens avec Vladimir Poutine, qu’il avait eu au téléphone le 29 mars dernier [11].

Finalement – et c’est peut-être là que les attentes sont les plus élevées – Emmanuel Macron doit relever le défi climatique. Son premier mandat a été une déception de ce point de vue-là. Lors d’un discours à Marseille le 16 avril dernier, il a en tout cas promis un second mandat écologique où son premier ministre aura la tâche de mener une politique climatique efficace [12].

Le choix d’un premier ministre et de l’ensemble du cabinet est la prochaine étape pour le président réélu. Ce choix va être fortement conditionné par les résultats des élections législatives prévues en juin 2022. Les 577 sièges de l’Assemblée nationale seront alors remis en jeu. Historiquement, le système électoral de la Vème République a tendance à faire émerger des nettes majorités, ce qu’on appelle le “fait majoritaire”. Les périodes de cohabitation (un parlement en majorité opposé au gouvernement) ont existé, mais sont rares. La Constitution française accorde au Président le pouvoir de dissoudre l’Assemblée nationale et d’appeler à de nouvelles élections, pour espérer obtenir une majorité favorable. Dans les faits, la majorité parlementaire est ainsi très souvent du côté du gouvernement [13]. Jean-Luc Mélenchon espère imposer une cohabitation à Emmanuel Macron en appelant ses partisans à “l’élire Premier ministre”, bien que le choix d’un Premier ministre soit une prérogative présidentielle. Le système de scrutin majoritaire uninominal à deux tours risque de rendre la tâche ardue pour le leader de La France insoumise qui n’avait que 17 sièges lors de la précédente législature [14]. A l’extrême droite, Eric Zemmour a appelé le Rassemblement National à s’unir avec son parti Reconquête!, dans un “bloc national”, une proposition accueillie froidement par le RN [15].

Les défis sont nombreux pour Emmanuel Macron qui aura fort à faire pour tenir sa promesse “de ne plus être le candidat d’un camp, mais le président de toutes et tous” [16]. Pour cela, il devra réussir à se défaire de son image de président des villes et des riches, élitiste et jupitérien.

[1] https://www.resultats-elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2022/FE.html et https://fr.wikipedia.org/wiki/Abstention_%C3%A9lectorale_en_France

[2]  https://www.resultats-elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2022/FE.html

[3]  https://www.youtube.com/watch?v=8XXUu3sy3hY

[4] https://www.franceinter.fr/politique/election-presidentielle-pour-qui-ont-vote-les-electeurs-de-melenchon-jadot-pecresse-zemmour

[5] https://www.reuters.com/world/europe/macron-wins-key-quotes-after-frances-presidential-election-2022-04-24/

[6] https://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Presidentielles/elecresult__presidentielle_2002/(path)/presidentielle_2002/index.html et https://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Presidentielles/elecresult__presidentielle-2017/(path)/presidentielle-2017/FE.html

[7] https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/le-projet-de-marine-le-pen-un-risque-reel-pour-le-pouvoir-d-achat-selon-380-economistes_2172114.html

[8] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/03/18/chomage-le-bilan-d-emmanuel-macron-est-il-aussi-bon-qu-il-le-pretend_6118172_4355770.html

[9] https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2022/04/24/reforme-des-retraites-ecole-sante-les-chantiers-prioritaires-d-emmanuel-macron-s-il-est-reelu_6123441_6059010.html

[10] https://www.reuters.com/world/europe/macron-wins-key-quotes-after-frances-presidential-election-2022-04-24/

[11] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/emmanuel-macron-reelu-president-et-maintenant-place-a-l-ukraine_2172167.html

[12] https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/live/2022/04/16/a-marseille-emmanuel-macron-fait-du-vote-du-24-avril-un-choix-de-civilisation_6122459_6059010.html

[13] Perraudeau Éric, « Le système des partis sous la Ve République », Pouvoirs, vol. 99, no 4, 2001, p. 101, DOI: 10.3917/pouv.099.0101.

[14] https://www.lemonde.fr/politique/video/2022/04/24/jean-luc-melenchon-estime-qu-emmanuel-macron-est-le-president-le-plus-mal-elu-de-la-ve-republique_6123512_823448.html

[15] https://www.lemonde.fr/politique/article/2022/04/26/l-extreme-droite-peine-a-s-unir-pour-les-legislatives_6123666_823448.html

[16] https://www.lexpress.fr/actualite/politique/presidentielle-2022-macron-le-pen-suivez-les-resultats-du-second-tour-en-direct_2172344.html

1 comment on “Macron réélu, mais peu soutenu

  1. Pingback: Macron re-elected, but with little support – The Graduate Press

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