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De retour de Disneyland : un récit non-occidental des vacances d’été

Par Izzeddin Araj, traduit par Margherita Dacquino

Tout semblait magique, le Léman, les arbres qui sèchent après une matinée pluvieuse et l’horizon des montagnes : un paysage envoûtant. Nous venions de terminer le dernier cours d’un long semestre et nous avions décidé de le célébrer. Tout semblait charmant et beau avant que mon ami ne se décide à faire ce que tout sociologue, selon Pierre Bourdieu, devrait faire : gâcher la fête.

« Genève est si propre, mais où vont tous ses déchets ? » a-t-il demandé. Aucun de nous ne connaissait la réponse exacte à cette question inattendue, mais nous comprenions tous très bien la logique qui la sous-tendait. Nous avions tous le sentiment que cette scène idyllique, tout comme la vie elle-même ici, étaient problématiquement parfaites. Ayant grandi dans un endroit entaché d’inégalités enracinées dans tous les aspects de notre vie quotidienne, et ayant appris peu – mais suffisamment – sur le fonctionnement du monde, nous réalisions que les choses ne pouvaient être aussi bonnes que si elles étaient tout aussi mauvaises ailleurs.

Quelques semaines plus tard, je me préparais à retourner en Palestine. Mon ami trouble-fête, quant à lui, était déjà rentré en Indonésie. Quand je lui ai envoyé un message pour savoir comment il allait, il lui restait un jour avant la fin de sa quarantaine. Cependant, il ne semblait pas excité à l’idée de sortir. « Le déferlement de la Covid en Indonésie est catastrophique, mon frère. Partout les gens meurent » a-t-il dit. Je ne voulais pas lui mettre un coup de pression supplémentaire, mais je me suis retrouvé à me plaindre qu’« étant restés en Suisse pendant la dernière année de la pandémie, nous avions peut-être oublié que c’est encore dramatique dans la plupart des régions du monde ». « Oui exactement » a-t-il acquiescé, « j’y pensais car j’occupe maintenant un espace liminal. Je suis toujours entre les deux. Ici et là. C’est comme si j’étais resté à Disneyland pendant un an et que maintenant je franchissais son périmètre et que je voyais le reste du monde, plein de souffrance ».

Une semaine plus tard, je traversais le Jourdain pour entrer en Cisjordanie. Excitée, mais effrayée, j’avais l’impression de comprendre enfin ce que mon ami voulait dire. Assez ironiquement, je tenais dans les mains La Promesse du Bonheur de Sarah Ahmad lorsqu’un soldat israélien m’a demandé : « Pourquoi quelqu’un quitterait-il la Suisse ? ». Eh bien, la métaphore du Disneyland semblait alors encore plus valable.

Néanmoins, je n’ai pas eu le temps de réfléchir à cela, car les questions du soldat étaient trop personnelles. Tellement personnelles qu’elles eurent un effet révélateur, mettant en lumière ce qu’il y a hors du périmètre de Disneyland : j’étais sur le point de réintégrer le monde en tant que colonisé. Le document suisse qui m’avait permis d’entrer dans de nombreux pays pour la première fois de ma vie, était complètement inutile ici. Je n’avais alors plus qu’un accès très conditionnel à une petite portion de mon propre pays.

Pour moi, revenir d’un “Disneyland” est toujours lié à un sentiment de culpabilité, ai-je dit plus tard à mon ami. C’est un retour incomplet qui se situe toujours entre ici et là-bas. Nous rentrons vaccinés chez des personnes qui ne le sont pas ; avec des projets clairs parmi des personnes qui luttent chaque jour avec l’incertitude ; et en tant qu’individus relativement stables, à un endroit où « la seule chose stable est la mort » – comme une femme interviewée me l’avait raconté.

Pourtant, ce n’est pas la différence la plus marquante. Plus frappant encore, c’est que nous avons un vol retour pour partir de cet endroit ; vers un lieu plus sûr et plus stable, alors que la plupart des gens continueront à entreprendre des voyages quotidiens tragiques sans retour. « C’est ce qui définit également notre vie ici en Occident » suggérera à juste titre un autre ami plus tard. Nous sommes toujours à la merci d’un potentiel retour. C’est pourquoi nous devons le prouver chaque fois que nous demandons un document officiel ou une bourse.

L’espace liminal, auquel mon ami sociologue faisait allusion, semble beaucoup plus étendu maintenant. Il ne s’agit pas seulement de quelques jours de quarantaine en Indonésie ou de quelques heures à la frontière entre la Jordanie et la Cisjordanie. Cela devient, en quelque sorte, notre vie elle-même.

Quelques jours avant mon départ de Palestine, une autre femme que j’ai interviewée m’a dit – inspirée apparemment par Zorba le Grec de Nikos Kazantzakis – « personne n’est totalement libre. C’est juste que la ficelle à laquelle tu es attaché est plus longue que celle des autres » [1]. A mon arrivée à l’aéroport de Genève, le souvenir de ses mots résonnait en moi.

Plus tard ce jour-là, je suis passé par le même endroit du lac où nous étions tous assis avant mon départ pour la Palestine. C’était aussi charmant que d’habitude, mais plus problématique cette fois, avec une pincée de désenchantement.

[1] Les deux entretiens ont été réalisés dans le cadre d’un projet de recherche collaborative sur lequel je travaille avec Rivana Cerullo.

English version here.

Photo by carlita_oleee at Unsplash.

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