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Hétéronormativité et Traditionalisme en Suisse: Comment Retrouver une Spiritualité Affranchie de Pressions Sociales?

By Margherita Dacquino

Cet été, mon copain et moi, nous nous sommes retrouvé dans un petit village français dans la région agricole de Cognac. Il n’y avait pas grand-chose à découvrir dans cette petite communauté depuis longtemps désertée par ses habitants attirés par la vie urbaine. 

Comme de nombreux villages européens, celui-ci possédait en son centre une gracieuse église. Une fois à l’intérieur, les quelques tableaux iconographiques et statues présentes semblaient presque surpris de voir des nouveaux visages. Malheureusement, le tout était assez laid et inexpressif. Notre regard curieux est alors tombé sur une table en bois près de l’entrée. Posés sur la table, on trouvait divers posters et opuscules éparpillés à disposition des visiteurs et des fidèles. 

Et là, surprise ! Au milieu de tous ces ouvrages, il y avait un livret vert qui a tout de suite attiré notre regard. J’en ai oublié le titre, mais le contenu est encore vif dans ma mémoire. Le bouquin enseignait comment faire face à une sexualité “anormale”. La leçon se dessinait sous forme d’un dialogue entre des jeunes et un prêtre, les premiers confessant avoir des désirs et des pratiques sexuelles “atypiques”, le prêtre leur donnant alors des conseils sur comment purifier leur pensées et leurs actes. C’était ridicule et aberrant, ou, au moins sur le moment, on l’en a pensé ainsi. Accablés qu’un tel bouquin puisse être exposé au public et en agissant de façon précipitée, nous nous en sommes emparés afin de le jeter au plus profond de la première poubelle. 

C’est peut-être d’une telle manière que légiférer sur les thérapies de conversion fonctionne : aux premiers abords, le choc; puis la criminalisation de ce qui nous a choqués, à savoir les pratiques les plus éclatantes et les plus simples à saisir; et enfin, se sentir prêt à jeter l’éponge, la conscience en paix. Toutefois, n’ayant rien résolu en volant le livret, de même criminaliser peut s’avérer insuffisant si le problème social autour de ces pratiques n’est pas abordé.

Ceci est le message clé qu’Adrian Stiefel – Responsable de l’Antenne LGBTI Genève et chargé de ministère à l’Eglise protestante réformée de Genève – veut faire passer : “très vite la sphère publique et les politiciens ont été choqués par l’existence de ces thérapies, et on s’est dit qu’il fallait légiférer contre ces pratiques […] mais la réalité est que ce n’est que la pointe de l’iceberg, parce que la plupart des incidences, des tentatives de ce que j’appelle pratiques prétendant modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre se passent de manière beaucoup plus insidieuse, en lien avec la pression exercée à un niveau communautaire”. 

Mais de quoi s’agit-il alors ? 

Il s’agit de pratiques cherchant à changer les orientations sexuelles non-hétéronormées et les identités de genre non cisnormées. Officiellement, on parle de trois catégories de pratiques : celles qui appliquent une approche psychothérapeutique considérant la non hétéro-conformité comme le résultat de traumas passés ou d’une éducation anormale; ensuite, il y a les approches médicales qui définissent l’homosexualité comme un dysfonctionnement biologique à corriger; et enfin les pratiques qui emploient une approche confessionnelle qui parte du principe que les orientations sexuelles et les identités de genre différentes de la norme sont fondamentalement mauvaises, des sortes d’addiction, pulsions à vaincre. 

Toutefois, les définir n’est pas si simple que cela, surtout si cette définition a le but de devenir opérationnelle dans un cadre législatif. 

Certains films hollywoodiens nous donnent parfois une image réductrice du phénomène : on s’imagine des structures dédiées à ces thérapies, avec des dits professionnels, et des conditions quasi-carcérales; cependant, cela ne représente qu’une partie limitée de ces pratiques. La plupart du temps, il s’agit de conditionnement social, l’hétéronormativité devient “la seule vérité qu’on vous inculque” (Adrian Stiefel), tout ce qui diverge est condamné comme anormal, malade, monstrueux. 

Adrian nous rappelle encore que ces “procédures de destruction identitaire” amènent la victime à demander d’être guérie : “très souvent, ce n’est pas du tout présenté comme ’je vais vous guérir de l’homosexualité’, c’est présenté comme ‘je vais vous soutenir pour retrouver une sexualité saine et à l’image de Dieu’ […] beaucoup de personnes vont dire ‘mais la personne est toujours volontaire, elle vient nous voir pour demander de pouvoir retrouver une sexualité saine’. Mais on doit prendre en compte la question du conditionnement et de l’endoctrinement, c’est un terme fort, mais c’est la réalité […] si toute votre adolescence on vous dit que c’est mal, évidemment vous voudrez changer pour conformer à la norme et répondre aux attentes de la communauté” (Adrian Stiefel). 

Avoir une loi qui interdit ces pratiques est certainement un objectif central, mais on ne peut pas se contenter de cela : “souvent, la réaction du grand public est : ‘Oh mon Dieu ! Comment une chose pareille peut-elle exister, il faut tout de suite l’interdire, emprisonnez les gens qui pratiquent cela…’ Et moi, j’ai envie de dire que c’est plus complexe que cela : c’est tout un changement de doctrine et de pensée qu’il faut susciter au sein des institutions et églises concernées” (Adrian Stiefel).

Dans un rapport pubblié en 2020, l’ Expert indépendant des Nations Unies sur la protection contre la violence et la discrimination fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre – IESOGI, Victor Madrigal-Borloz, affirme que des thérapies de conversion sont pratiquées partout dans le monde. Pourtant, rares sont les pays qui ont pris conscience du problème et qui se sont mobilisés pour y faire face (à ce jour, seulement le Brésil, l’Equateur, l’Allemagne, Malte, les Etats Unis, le Canada, l’Australie, l’Espagne, l’Argentine, l’Uruguay, les îles Samoa, les iles Fiji, Nauru, et récemment la France ont abordé le problème à l’échelle nationale). 

Dans d’autres pays, les thérapies de conversion sont même sponsorisées par les gouvernements qui les promeut comme des moyens efficaces pour guérir les personnes lesbiennes, gay, bisexuelles et trans. C’est par exemple le cas de la Malaisie et de l’Indonésie

Quant à la Suisse, ce beau pays nous laisse vaguement perplexes quand il s’agit du respect des droits LGBTI : selon les données d’ILGA-Europe (International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Association), la Suisse figure au 22ème rang du classement européen en matière de droits des personnes LGBTI – avec un score de 38.53 % sur une échelle comprise entre 0 % (violations flagrantes des droits humains, discrimination) et 100 % (respect des droits humains, pleine égalité).

Toutefois, le référendum du 26 septembre 2021 a montré que le désir de changement est bien présent. Au niveau cantonal, Genève est pionnière ayant récemment voté à l’unanimité une motion pour interdire les pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’un tiers. Adrian Stiefel nous dit que “tout est à faire encore […] je pense que là, on a compris qu’il y a un problème et on est en train de s’en charger, mais je ne crois pas que les solutions soient déjà là”. 

Une chose est certaine, il faut en parler : le changement n’est possible qu’à travers un “travail de dialogue, d’éducation, de conscientisation, et c’est indispensable de pouvoir aussi effectuer un travail de dialogue au sein des églises et des institutions qui pratiquent ces thérapies” (Adrian Stiefel). 

Mais pourquoi écouter un ministre de l’Église protestante reformée nous parler de cela? Pourquoi coopérer avec des institutions religieuses qui ont pendant longtemps été, et parfois restent, des institutions patriarcales, homophobes et conservatrices ?

Je dirais que c’est parce que les hommes qui font de la religion une telle cage, n’ont pas le droit de nous priver du droit à la spiritualité et à la Foi, qu’elle que soit notre identité de genre et notre orientation sexuelle. 

Bien que les institutions religieuses aient souvent agi comme des bastions de traditionalisme et conformisme au sein de nos sociétés, elles comptent dans leurs rangs des personnes vouées au changement. J’ai eu la chance de parler avec une telle personne, qui a fait de la défense des droits des personnes LGBTI son combat.

Adrian Stiefel m’a ainsi dit que “notre but est de se battre pour que chaque personne ait une liberté de croyance et de culte […] une personne LGBTI doit pouvoir être libre de pratiquer la religion qu’elle souhaite et se rendre en toute sécurité dans le lieu de culte de son choix, par exemple”. 


Photo by Clara Palmisano

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