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George Floyd, Racisme, Diversité & ce que Gisa en fait

Dans cet article, David Rochat revient sur les réactions suite au meurtre de George Floyd, afin de soulever des interrogations concernant l’emploi de la notion de “diversité” à l’Institut, et plus particulièrement par GISA. Il plaide également en faveur de plus de sollicitations médiatiques, déclarations politiques et réflexions académiques capables d’embrasser et d’interroger le racisme dans sa complexité transnationale.

par David Rochat

L’assassinat de George Floyd le 25 Mai 2020 a peut-être enfin réveillé des États-Unis qui semblaient avoir perdu toute ressource mentale et physique pour dénoncer le racisme, l’incompétence et l’immoralité du Président Trump. On ne peut que saluer et se réjouir de cette soif de justice et d’égalité affichée par des centaines de milliers d’individus à travers le monde. 

Néanmoins, j’ai comme un sentiment de fatigue, de vertige sinon de dégoût qui m’habite lorsque je consulte (rarement) mon fil d’actualité sur Instagram et que j’aperçois cette succession de carrés noirs. De même, lorsque je reçois un email de GISA faisant état de la situation aux États-Unis et suggérant une liste lecture portant sur le racisme (et plus particulièrement l’histoire du racisme aux États-Unis), un sentiment d’irritation me rattrape. 

Je me demande :

Où sont passées les listes de lecture pour les Rohingyas qui se noient par centaines ces derniers mois dans le Golfe du Bengale, à cause du racisme en Birmanie et au Bangladesh ? 

Où sont passés les carrés noirs sur Instagram pour les dizaines de milliers de corps africains noyés au fond de la Méditerranée depuis 2014, à cause du racisme en Europe ? 

Où est passé l’email de GISA au sujet des dizaines de corps burkinabés massacrés à la mitraillette dans des attaques djihadistes dans la province de Kompienga il y a de ça deux semaines ? 

C’est simple, ils n’ont jamais existé. Et si les choses restent telles qu’elles le sont, ils n’existeront jamais. La vérité est que George Floyd, avant d’être noir, était un citoyen américain (et donc occidental) ce qui de facto a rendu sa mort plus visible de par le monde. Tout étudiant à l’Institut, au bout de 24 mois de formation académique, doit être environ capable de comprendre le racisme dans sa dimension post-coloniale et le caractère binaire de visibilité/invisibilité qui s’en dégage. Des mutilations corporelles, des commentaires déplacés, des carrières professionnelles immobilisées, à cause du racisme, sont rendus invisibles. 

Mais, pourquoi ne peut-on pas appliquer ce raisonnement au-delà de géographies nationales (le racisme en France, au Royaume-Uni, en Suisse, aux États-Unis (notez bien que tous ces pays se situent sur l’axe transatlantique nord)) et considérer le racisme dans sa géographie transnationale

Pourquoi n’a-t-on pas plus de sollicitations de GISA pour couvrir le racisme dans sa complexité internationale et transnationale et non pas simplement réitérer son histoire américaine ? Pourquoi est-ce que les souffrances et les morts en Occident sont plus visibles que celles commises ailleurs ? 

En fait ma question est simple, si simple même que je peux même la formuler en anglais : Why does it always have to be American stories, if not Western stories that matter ?

Que les choses soient claires : que GISA prenne l’initiative de nous envoyer une liste de lecture est une bonne chose (bien que je doute qu’il y aie beaucoup de lecteurs spontanés en cette fin de semestre, étant donné les multiples échéances académiques). Autre point à clarifier : le meurtre de George Floyd et l’attention qui lui a été donnée sont deux réalités différentes ; je m’intéresse ici à la seconde et non à la première. Je n’essaie pas non plus de hiérarchiser la valeur des corps tués cette semaine, je ne suis pas à ce point-là cynique. 

Plutôt, je vous invite à réfléchir aux raisons structurelles qui ont offert plus d’attention médiatique, plus d’images, plus de likes, plus de vidéos sur votre smartphone, plus de reportages journalistiques, plus de débats, plus de contestations populaires et plus de carrés noirs sur Instagram au meurtre de George Floyd, plutôt qu’aux autres corps qui sommeillent et pourrissent dans la Méditerranée ou dans le Golfe Bengal ou dans la province de Kompienga, dont « on » (en tant que communauté d’étudiants et professeurs à l’Institut, mais également en tant que communauté internationale) ne connaîtra probablement jamais les noms.  

L’Institut et GISA, en particulier, ont décidé cette année d’embrasser la diversité. On aurait pu s’attendre, dès lors, à d’autres regards sur les relations internationales. Tristement, nous avons été servis un plat indigeste, dont le goût anglo-saxon et la texture américanisante ont dégoûté plus d’un. On a vu ainsi défiler des portraits façon Humans of New York projeter des individualités, selon des cadres et des approches stéréotypées et normées, plutôt que construire une communauté (évidemment l’inspiration ne pouvait que provenir d’un journal américain).Les mêmes prédicateurs de la diversité rechignent à apprendre la deuxième langue de l’Institut. Leur « diversité » ne se conjugue qu’en anglais. Il faudrait peut-être leur rappeler (tout en leur rassurant que leur indignation pour la mort de George Floyd est morale) que leur grammaire pseudo-humaniste, simplifiant la réalité plutôt que confrontant la complexité, ne sera jamais universelle, mais bien partielle et partiale.

La peinture est ‘Seascape’ (c.1835–40) par Joseph Mallord William Turner.

8 comments on “George Floyd, Racisme, Diversité & ce que Gisa en fait

  1. From our team, and especially from the Francophone/French-speaking members of our team: We would like to clarify that nowhere in the piece did the author mention that he was disgusted by BLM. Moreover, we would have never published a piece that defends any explicit or implicit disgust in regards to BLM and/or the statements regarding BLM. We do not speak for the author, nor this piece, nor of ensuing comments. We do not explicitly endorse or agree with every element of all pieces we publish on The Graduate Press platform. With this being said however, we felt that this clarification is extremely important to make. There is a possibility that something has been – and is unfortunately inherently prone to being – lost in translation between French and English.

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    • Bram Barnes

      I can’t seem to delete my earlier comment from this platform. In honoring David’s private request to me, I ask that you delete the comment if at all possible.

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  2. Janine Furtado

    hello! following up as another (non-white and non-black) american here,

    I’m just going to leave a few bullet points on this (and excuse the fact that my response is not in the colonizer language of french, but the other colonizer language of english… although just to provide a disclaimer, j’ai lu cet article en français et en anglais pour éviter les erreurs de traduction par google traduire, The Graduate Press 👀).

    and i know that the author mainly is aiming to address GISA and IHEID in their article, but I can’t shake the feeling that their tone also intends to make this a general comment on society, so I’m going to address things at this level as well.

    the author brings up certain good points about:
    – global media’s fixation on american issues and the huge platform that america occupies
    – english-centering, western-centering
    – “compassion fatigue” with regards to the suffering of the “distant other” such as refugee voices in the Mediterranean region

    Things that the author seems to miss in their critique, in my opinion:
    – the symbolism behind George Floyd’s murder. His life doesn’t matter more than anyone else’s – that’s not what this movement is saying. His murder has merely become a symbol, the straw that broke the camel’s back in America (as one might say in English)… which has ultimately had ripple effects elsewhere across the world given America’s monopoly on the global microphone (which however problematic that normally is, I would argue that in this specific case, it’s being used for good for once)

    -how this issue ties into greater conversations of decolonization and undoing systems of racism and oppression

    – an anti-black sentiment that has been sewn into the very fabric of our global society from centuries of the slave trade and colonialism

    This issue goes beyond boundaries and beyond the West. It points to larger questions of a systemic problem globally.

    Examples have been brought up of anti-black racism in not just the “transatlantique nord” but also in China, India, and all across Latin America. Here’s an example of how even Papuans are fighting for their lives in Indonesia:
    https://theconversation.com/comparing-black-lives-matter-in-the-us-and-papuan-lives-matter-in-indonesia-what-are-the-similarities-and-differences-140346

    Whereas when white people travel/live in these same countries… 🤔

    These issues must firstly be addressed through education and conversation, and secondarily through policy changes and government action (which one could argue, comprise some of the main reasons for inaction in the case examples that that the author mentions, i.e. the massacre in Kompienga, at least from my limited understanding). The author does touch on the fact that one of the underpinnings of the Mediterranean refugee crisis is anti-black racism… but those involved in the BLM movement recognize that anti-black racism and racism in general needs to be addressed everywhere, including for refugees crossing the Mediterranean.

    But beyond anything, the reason why this discussion is so prominent on the global level is that education and conversation are the foremost drivers of change on this, which is why people have to talk about it so much. (And hopefully this in turn will change racist governments’ minds on issues like refugees crossing the Mediterranean).

    Things that i’m personally a bit lost on:
    – the mention of french as the second language of the institute and insistence that it should be learned/spoken. We’re all obligated to learn and attempt to speak the language while we’re here, and I agree the Institute has to do more to step this up with its course offerings. But what does that have to do with true diversity if the intention of this piece was originally to point out how other non-western voices and stories of struggle are not getting enough attention?

    – Curious about the choice of the accompanying graphic which was done by a western painter. Was there supposed to be a link between this painting and the piece’s message? Purely wondering

    – Back on the language issue though, the reason I personally typed this out in english is because it’s both the language that I can best express myself in, but also the language with the greatest reach, whether we like it or not unfortunately.

    It also has inherently less of a colonial tinge on it, as power structures surrounding around it are much more diffuse than that of francophone europe and its french colonies (because after all, which french is considered “proper” french?)

    For me, I can’t help but feel like this argument for diversity by bringing up french, however well-intentioned it may be in critiquing american exceptionalism and an anglophone hegemony, brings with it a certain imperialistic tone, an attitude I can only pin as reminiscent of the old french colonial glory days which have since faded as english has rose into prominence. To me, it seems like more of bizarre battle between these two colonizer languages – English vs. French. And it’s sad that this is the sole binary that we’re offered.

    I can imagine that this was not the author’s intention at all, but am merely trying to point this out by making everyone examine their own internal eurocentric biases in this.

    To show how weird this sounds, if we were to pretend that the Institute was in Egypt for example, would the international student body be expected to write our papers and have our conversations in Arabic on the same level after just 2 years of instruction? Or would we still ultimately default to English?

    If we want to promote “true” diversity, maybe we should instead look to decolonize our curriculums and promote authors and conversations from languages like Bahasa, Tamil, Kiswahili, and Quechua then. Not saying that this is completely feasible, but I just want to show just how rooted this argument still is in its western perspective.

    Things i agree on:
    – the performative nature of black squares on instagram

    – American and Western-centering needing to calm down. I, as a non-white American, am frankly fed up (This can only be done by decolonizing our media and shining a light on non-western voices)

    – the media’s inability to give focus on more than one issue at a time (highly recommend checking out Compassion Fatigue by Susan Moeller if you’re interested in this topic. I’m reading it for my thesis at the moment. albeit it’s told from the perspective of american media so… 🙄)

    – the fact that GISA’s guide on anti-racism resource guide is largely that of black american voices. Where are the others?

    – that these other issues of war, displacement, and human strife and suffering shouldn’t be diminished and deserve a greater spotlight!

    Things i’m not going to apologize for regarding my comment:
    – its length. this didn’t turn out to be a few bullet points after all.

    -my lack of standardized capitalization. I just didn’t have Microsoft Word doing the hard work for me.

    -my late realization that a bunch of people have already added in their comments in the time it took me to write this out which I just don’t have the capacity to address because I need to get back to my thesis. 🙃

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  3. Daniel Dossou

    Je comprends cet article de M. Rochat comme un appel de conscience.
    Le ton est certes direct, d’aucuns diraient cinglant, mais il n’en demeure pas moins que les questions soulevées méritent d’être considérées : La plus grande visibilité dans les médias de faits qui se déroulent dans des pays développés au détriment de ceux se produisant dans ce qui est communément appelé “Global South”, une imposition progressive de la culture anglo-saxonne, les thématiques abordées par la campagne pour la diversité au sein de l’Institut, la marginalisation du français au profit de l’anglais malgré le caractère officiellement ” bilingue” de l’IHEID.
    La hiérarchisation médiatique de l’information se reflète malheureusement dans le milieu académique et notre communauté n’y fait pas exception. De plus, le fait que la mondialisation réponde à des dynamiques de poids économique et politique n’arrange pas les choses.
    On pourrait remarquer que les actions de GISA, définies par certaines procédures, ne sont pas exhaustives dans leur approche, ce qui d’ailleurs n’est pas possible. Cependant, il importe de reconnaître à notre organe représentatif son engagement, ses efforts et de l’en féliciter.
    En tant que francophone mais non francophile ni francophobe, je suis d’avis avec M. Rochat que la lutte pour la diversité devrait se traduire aussi par une affirmation plus forte du français comme l’une des deux langues officielles de l’Institut, si tant est que le maintien de ce statut et les enjeux financiers et de visibilité impliqués, peuvent être réconciliés. Je ne pense pas qu’il faudrait interpréter les propos de M. Rochat comme une expression de rivalité entre le français et l’anglais sur la base de querelles d’essence coloniale. l’Institut serait situé en Suisse alémanique ou au Tessin que le même argument serait posé en faveur de l’allemand ou de l’italien.
    Ce à quoi nous invite notre collègue, c’est de prendre conscience du danger de l’uniformisation et de la partialité.
    Si la justice sociale dans toute sa complexité s’apparente à un ” voyage de mille lieues qui commence toujours par un premier pas” selon la célèbre phrase du philosophe chinois Lao-Tseu, alors voyons cette opinion comme une invitation, si vigoureuse soit-elle, à ne pas s’arrêter dans cette succession de pas.

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  4. Ni noir ni blanc

    Je suis ni francophone ni anglophone, ni ‘noir’ ni ‘blanc’. Je partage plusieurs des avis de l’auteur, mais pas le sentiment général, le diagnostique, ou les problématiques qui s’en dégagent. Il nous invite a “réfléchir aux raisons structurelles,” mais il me semble qu’il en est assez loin lui même. D’ailleurs, l’argument ne ressort pas très clairement, et par conséquent l’article se fait interpréter plutôt comme une jérémiade linguistique et civilisationnel, qui, ironiquement, est détachée du problème dont il traite.

    L’iconicité et l’hégémonie culturelle des Etats Unis est irritante certes, mais elle n’est pas séparable du problème de racisme. Affronter le racisme, comme l’auteur et nous autres à l’institut le voulions (espérons!), doit se faire sur les termes structurelles (y compris l’histoire, la langue, et le sociétal) propres aux problème et à ses solutions potentielles, et non pas sur des termes ou des préférences individuelles, linguistiques, ou ‘civilisationnels’. La solidarité, qu’elle soit locale ou globale, est l’arme clé de ce combat. La ou les langue(s) qui
    faciliterai(en)t cette solidarité est un détail secondaire.

    Comme tu l’indiques, une hiérarchisation des causes est non seulement futile, elle est dangereuse. Toutes les causes sont interconnectées et devraient toutes valoir. Mais en listant et en juxtaposant quelques une des pertes de vie injustes (parmi de centaines d’exemples) dans le contexte des événements actuels aux EU relève de all lives matter-isme et mène à de fausses équivalences. Les morts au Kompienga sont tout aussi tragiques que celles des victimes afroaméricains brutalisées par la police. Mais les “corps burkinabés massacrés” ne résultent pas de siècles de racisme institutionnel dans un pays prépondérant économiquement, culturellement, et militairement dans le système international. Qu’il y ait un élan mondial et une mobilisation contre le racisme aux Etats Unis, et les structures socio-politiques profondément injustes de cet Etat prépondérant, est fatiguant certes, mais pas pour les raisons que tu présentes. C’est une fatigue énergisante qui a poussé des milliers à braver le covid et la violence policière parcequ’ils en ont marre. Et il faut l’encourager, et non pas le fétichiser intellectuellement.

    Ca devrait être une évidence, surtout pour les historiens entre nous, que chaque ère y compris la nôtre est caractérisée par une lingua franca qui reflète l’hégémonie politique et culturelle en vigueur. Inutile de mentionner bcp d’exemples connus. Ceci peut être un facteur limitant comme tu l’expliques, mais ça peut être surtout un outil, un atout inclusif permettant de rendre le savoir plus accessible et de diffuser une idéologie et des discours de solidarité aux plus démunis. Le bilinguisme ou le multilinguisme est un privilège qu’il faut mettre au service de la cause, et non pas en faire un biais de gatekeeping intellectuel immergé dans le privilège. Utilise ta francophonie pour dénoncer le racisme et les injustices en Françafrique et dans les pays francophones, et non pas pour de faire de la compétition aux anglo-saxons. Utilises ton bilinguisme pour pouvoir mêler et solidifier plusieurs causes transnationales, chacune à son temps et sur ses propres termes.

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