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Être Provinciale dans une Communauté Internationale

Par Neva Newcombe, traduit par Margherita Dacquino

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L’une des choses les plus frappantes de mes camarades au Graduate Institute, c’est leur internationalité. En disant cela, je ne me réfère pas au fait de tomber sur plusieurs nationalités au sein d’un groupe d’amis ou même au sein d’une classe, je parle plutôt du fait que plusieurs nationalités puissent coexister au sein d’une même personne. Le plus souvent à l’Institut, « D’où viens-tu ? » devient une question à laquelle répondre n’est pas si simple. On peut évidemment s’attendre à de nombreux échanges culturels et voyages au sein de l’Union Européenne. Pourtant j’ai rencontré pas mal d’étudiants qui ont grandi sur plusieurs continents, voyageant avec leurs familles, ou parfois tout seuls, plantant des racines dans de nombreux sols différents. Ici, à l’Institut, j’ai des amis qui se reconnaissent comme étant Franco-algériens, Suisso-pakistanais, Italo-indiens, Russo-néerlandais, et la plupart du temps ces étiquettes ne reflètent que les passeports de leurs parents, plutôt que la totalité de leurs appartenances.

A ma connaissance, ceux avec des identités aussi riches ne voient pas leur vie avec le même effroi que moi. Souvent, ils ont fréquenté des écoles internationales, où la majorité de leurs pairs avaient des expériences similaires, et cela leur a toujours semblé normal. Ce sentiment de normalité, lui aussi, a été un choc pour moi.

J’ai vécu dans la même ferme toute ma vie jusqu’à mon arrivée en Suisse en 2018. Je n’ai pas eu non plus l’opportunité de beaucoup voyager. Mes parents dirigent un atelier de réparation d’automobile dans un grand garage au sein de notre propriété ; ils sont  deux seuls employés et l’entreprise n’est pas exceptionnellement lucrative, ce qui a empêché ma famille de voyager. Dans mes souvenirs, la seule fois où nous avons quitté le pays ensemble c’était pour assister au mariage de ma tante en Jamaïque en 1999. J’avais un an à l’époque.

J’ai donc passé beaucoup de temps avec ma famille à la maison. Je lisais beaucoup, je tourmentais mes frères et sœurs et je passais la plupart des après-midis à inspecter les moindres détails de la forêt qui entourait notre maison : je faisais le point sur les tomates qui devenaient orange, sur les tas de neige qui rétrécissaient, et sur les progrès faits par les castors près du gros rocher. S’il faisait trop froid, et c’est souvent le cas dans le Massachusetts, j’écoutais des disques, je m’asseyais près du poêle à bois ou je passais du temps avec mes quatre frères. Pendant 21 ans, cette parcelle de 1 acre et demie a été mon monde entier. Le mot foyer ne commence même pas à le décrire.

Je sais que tout le monde n’a pas une relation aussi singulière avec sa maison, mais je ne pensais pas me sentir aussi provincial lors de mon arrivée au Graduate Institute. Je suis cultivée après tout, et je crois avoir une vie intérieure assez riche. Mais je ne me considérerais pas comme un « citoyen du monde ». Quoi que cela signifie, je sais que je ne l’étais pas, et je me suis parfois sentie ennuyante ou inexpérimentée par rapport à mes camarades.

Compte tenu de la nature de nos études, je me sentais parfois non qualifiée pour être à l’Institut, comme si mon expérience vécue me disqualifiait de l’étude des questions internationales. Le monde des affaires internationales est peuplé d’une certaine classe de personnes – et de leurs enfants – qui ont une vie tout à fait mondialisée. Parfois, des  provinciaux font irruption, mais à ma connaissance, ils ne sont que des exceptions.

Malgré l’éloignement que je ressens dans cette communauté internationale, après 3 ans à Genève, j’ai à présent dépassé tous les membres de ma famille en termes d’expérience de voyage et d’éducation. Lorsque vous venez d’une famille pauvre, on s’attend à ce que vous fassiez tous les efforts possibles pour avoir plus de succès que vos parents, pour « briser le cycle ». Pourtant, plus on réussit, plus on devient aliéné de notre éducation familiale – de nos parents, de nos communautés, et de nos foyers.

À ce stade, j’ai goûté tellement de plats que mon père n’a pas savouré, j’ai vu tellement plus d’art que ma mère n’aura jamais l’occasion de voir, et j’ai entendu des histoires que je ne pourrais jamais raconter. Ces expériences s’accumulent sur soi et on finit par découvrir qu’il y a des endroits où on ne s’adapte tout simplement plus. Je n’appartiens plus chez moi, mais je ne suis toujours pas assez cosmopolite pour vraiment me sentir à ma place à Genève ou au sein de la communauté internationale. J’envie les gens qui se rapprochent de leurs parents à mesure qu’ils voyagent et réussissent leur vie, et j’envie mes camarades de classe qui, en débutant leurs carrières, rencontrent des personnes avec des parcours similaires.

Bien sûr, nous nous sentons tous un peu hors place dans de nouveaux pays, de nouveaux emplois et dans de nouveaux cercles sociaux ; 89% d’entre nous sont des étudiants internationaux, donc nous partageons tous ce décalage. Toutefois, cette école et le réseau d’organisations internationales qu’elle alimente sont construits pour une certaine catégorie de personnes. Des gens qui ont beaucoup voyagé avec des origines cosmopolites, bien évidemment, mais aussi des Blancs, des Occidentaux et des personnes avec des opinions politiques modérées. Ma blancheur et le fait d’être occidentale m’ont permis de venir ici, alors que ma provincialité me force à partir.

Fin mai, je quitterai définitivement la Suisse. Je ne peux pas rester ici, mais je ne peux pas non plus retourner à la ferme. Je vais donc essayer de trouver une troisième place, peut-être un endroit avec des personnes qui, comme moi, ont trop grandi mais pas assez, et voir si je peux faire en sorte de me sentir comme à la maison.


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