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Point de situation sur le Covid-19 en Suisse

par Manon Déglise

D’habitude peu chauvinistes, s’il y a bien une chose que les Suisse.sse.s aiment à croire (et à répéter) c’est qu’ils/elles sont discipliné.e.s et responsables. La Confédération, elle aussi, a tendance à rappeler que la Suisse est souvent parmi les premiers de classe sur la scène internationale. La pandémie a dès lors provoqué un retour à la réalité très brutal. « La situation est extrêmement grave. (…) Les ambulances arrivent au quart d’heure. Nous n’aurons bientôt plus de place. Nous nous trouvons à l’aube d’une catastrophe sanitaire. Je vous lance un appel. C’est le dernier moment pour agir. On a besoin de vous. » Ce cri de désespoir a été lancé le 2 novembre par le Dr. Blondel, médecin de l’hôpital cantonal fribourgeois, dans une vidéo diffusée sur les réseaux.1 En effet, la Suisse est en tête sur les listes des régions les plus touchées d’Europe. Ces dernières ont été classées par l’OMS et le bilan est sans équivoque : les 5 premières régions sont en Suisse. C’est à Genève que la crise est à son plus haut point, cumulant 12’179 cas en 14 jours (données actualisées au 16.11.2020).2 Comment expliquer une telle propagation ? 

Le canton de Schwytz a connu en octobre dernier une explosion des cas après un concert de yodel, chant traditionnel des régions alémaniques. 1100 personnes ont ainsi été contaminées, faisant de Schwytz l’une des régions les plus touchées de Suisse.3 Le canton de Fribourg est devenu le lundi 9 novembre, la région ayant l’incidence la plus élevée d’Europe, comptant pratiquement un taux de 50% de positivité des tests. Parmi les causes évoquées, les fribourgeois.e.s n’auraient pas pu résister à l’envie de célébrer les festivités de la Bénichon.4 Cette dernière est une fête traditionnelle chérie des familles rurales, qui y voient l’occasion de partager les produits du terroir autour d’une table, rassemblant les plus jeunes comme les plus anciens. Eh oui.. Si les élèves de l’Institut ne sont pas encore familier.ère.s avec les traditions et folklores suisses, il suffit de suivre la propagation du virus pour en avoir un bon aperçu. Réalisons tout de même que le plat national consiste à ce que 4 à 5 personnes plongent leur fourchette dans le même caquelon rempli de fromage. Pas idéal en temps de pandémie, vous me direz. Cela-dit, la propagation menaçante du virus s’explique au-delà de notre amour pour la fondue. La gestion de la crise sanitaire doit également être vue à la lumière du fonctionnement politique helvétique. 

Le 29 octobre, le Conseil fédéral a décidé de mesures s’appliquant à l’ensemble du territoire. Interdiction des manifestations et rassemblements de plus de 10 personnes en privé et de plus de 15 personnes dans l’espace public. Enseignement à distance pour les hautes écoles. Fermeture des restaurants dès 23h. Le Conseil fédéral n’a eu de cesse de répéter encore et encore les mesures sanitaires. « Gardez les distances. Faites attention à l’hygiène des mains. Limitez les contacts. » Bref, vous connaissez le mantra.  

Critiqué pour sa lente réactivité et ses décisions pas assez efficaces, le Conseil fédéral est – quoi qu’on puisse en dire – dans une situation délicate. Principe de fédéralisme oblige, les décisions quant à la gestion de la crise sanitaire reviennent d’abord aux cantons. Raison pour laquelle à Genève tout sauf les commerces essentiels ont été fermés, alors qu’à Fribourg et Vaud seuls les restaurants l’ont été, et que dans la plus grande partie de la Suisse allemande, restaurants et commerces restent ouverts. La Suisse est composée de 26 cantons, soit de 26 manières différentes de gérer la crise. Ce n’est qu’en cas de force majeure que le Conseil fédéral peut prendre « les pleins pouvoirs ». C’est ce qui se passe depuis le 13 mars dernier, lorsque le Conseil Fédéral a jugé d’une « situation extraordinaire » telle que définie par la Loi sur les épidémies. Ainsi, Alain Berset, le conseiller fédéral en charge de la Santé, se retrouvait sur un fil dangereux entre les mesures prises « pas à pas » pour ne pas froisser l’autorité des cantons et des mesures plus radicales et autoritaires. La difficulté du fédéralisme à établir un équilibre entre les différents niveaux d’autorités exécutives est d’autant plus exacerbée en temps de crise.5 

Bien que cette tension ait toujours existé, elle amène de nos jours à de réels questionnements, jusqu’à une ambition de référendum contre la loi Covid-19. Depuis le 6 octobre, un comité référendaire a entrepris une récolte de signatures pour éviter que le Conseil fédéral ne prolonge le droit d’urgence jusqu’en fin 2021, comme il l’a été prévu. Jugée exagérée, la loi Covid-19 serait susceptible de prendre des décisions qui bafouent le droit des citoyen.enne.s et les déresponsabilisent.6 Cependant, à en croire les nombreux commentaires de l’humoriste suisse Thomas Wiesel, pas grand-chose à craindre du côté des « mesures chocs » prises par le gouvernement suisse. « Le Conseil fédéral demande de limiter les contacts. Tous les dirigeants d’Europe prennent des mesures pendant que les nôtres font des vidéos [de prévention]. »7

Et le reste de la population suisse, comment réagit-elle ? Pouvant participer aux décisions politiques, elle n’a pas pour habitude de contester « bruyamment », autrement que par des initiatives et référendums. Il faut dire que la culture de la contestation et du conflit n’a jamais caractérisé les Suisse.sse.s, à qui on a inculqué la neutralité et le consensus comme identité nationale. Les statistiques reflètent en général une certaine constance dans la satisfaction et la confiance de la population suisse envers ses institutions. C’était également le cas lors de la première vague du Covid-19. En avril, environ 61% accordaient leur confiance au Conseil fédéral (contre 13% ayant un faible degré de confiance et 20% montrant de l’indifférence). En octobre, plus que 37% se disaient confiant.e.s contre presque 40% d’insatisfait.e.s.8 Il semblerait que le peuple suisse ne soit plus en adéquation avec les autorités politiques quant à la gestion de la crise sanitaire. 

La remise en question des autorités politiques et la méfiance envers les institutions se déclinent du simple scepticisme aux mouvances plus extrêmes constatées partout ailleurs dans le monde. Défenseurs des libertés ou complotistes assumés, la tendance contestataire et méfiante – bien que minoritaire – prend de plus en plus d’ampleur dans les débats et dans la sphère publique. Leur point de vue est clair : le monde n’est que complot. La pandémie n’est d’ailleurs qu’une vaste supercherie, fabriquée par Bill Gates pour nous implanter des puces sous la peau. Leur croisade face au Covid passe notamment par la lutte contre le port du masque et l’application Swiss Covid.9 Alors que les conspirationnistes avaient tendance à se retrouver entre « éveillé.e.s » – tels qu’ils se nomment – ils/elles semblent à présent prêt.e.s à diffuser leurs théories. Il faut que nous autres – la masse endoctrinée et manipulée, individus aveuglés et abrutis par les médias mainstream – ayons accès à la « vérité ». La poignée de conspirationnistes suisses reflètent un mouvement plus général, à l’échelle mondiale, celle du rejet des mesures sanitaires et politiques, celles de la réaffirmation du citoyen souverain et de ses droits fondamentaux. 

Heureusement, les « éveillé.e.s » ne constituent qu’une infime minorité. Même si au début octobre, 75% de la population se montrait en défaveur d’un second confinement 10, elle soutient en grande majorité les mesures prises par le Conseil fédéral et souhaite en partie leur renforcement.11 Les Suisse.sse.s semblent être conscient.e.s de la gravité de la situation et prêt.e.s à s’entraider. A ce sujet, des initiatives citoyennes se sont organisées pour soutenir les plus vulnérables. « A nous de jouer », une plateforme organisée par des jeunes genevois.e.s, regroupent toutes les actions solidaires du canton de Genève et de Vaud. Appel aux bénévoles, récoltes solidaires, maintien du lien social, le site rassemble une multitude d’initiatives auxquelles chacun.e peut participer.12 « Covid Heros » quant à elle, est une plateforme solidaire pour les commerces de proximité à Genève. Le principe est simple ; sélectionner un commerce indépendant et précommander chez eux des biens et services. Une belle initiative qui pourrait s’avérer essentielle pour la survie des petits commerces, particulièrement pendant la période des fêtes. La population ne semble donc pas avoir perdu son sens des responsabilités et de la solidarité. En tous les cas, le Conseil fédéral peut compter sur la communauté de l’Institut pour respecter les mesures sanitaires. Nous conviendrons qu’il n’y a pas plus efficace que les échéances de décembre pour s’assurer que tous les étudiant.e.s de l’Institut resteront bien cantonné.e.s chez eux. 


1 « Nous nous trouvons à l’aube d’une catastrophe sanitaire », 24heures, 3 novembre 2020. Trouvé sur :  https://www.24heures.ch/nous-nous-trouvons-a-laube-dune-catastrophe-sanitaire-560045852497

2 Tombez V. et Renfer M., « Genève devient la région la plus touchée par le Covid en Europe », RTS Info, 7 novembre 2020.Trouvé sur :  https://www.rts.ch/info/suisse/11692029-geneve-devient-la-region-la-plus-touchee-par-le-covid-en-europe.html

3 Vergain, C. et Brunner, C., « L’hôtial de Schwyz sature après un concert de yodel superpropagateur ». RTS Info, 15 octobre 2020. Trouvé sur : https://www.rts.ch/info/regions/autres-cantons/11680346-lhopital-de-schwyz-sature-apres-un-concert-de-yodel-superpropagateur.html

4 « La situation sur le front du coronavirus très tendue dans les hôpitaux romands », RTS Info, 3 novembre 2020. Trouvé sur : https://www.rts.ch/info/suisse/11722946-la-situation-sur-le-front-du-coronavirus-tres-tendue-dans-les-hopitaux-romands.html

5 Geiser, U. « Comment le virus met à l’épreuve le système politique suisse », Swissinfo.ch, 31 mars 2020. Trouvé sur : https://www.swissinfo.ch/fre/f%C3%A9d%C3%A9ralisme-et-covid-19_comment-le-virus-met-%C3%A0-l-%C3%A9preuve-le-syst%C3%A8me-politique-suisse/45656100

6 « Référendum contre la loi Covid-19 : la récolte des signatures débute », 24heures, 6 octobre 2020. Trouvé sur : https://www.24heures.ch/referendum-contre-la-loi-covid-19-la-recolte-de-signatures-debute-533003364626

7 Thomas Wiesel (@wieseltom), « Le Conseil fédéral demande de limiter les contacts. » Instragram, 2 novembre 2020. Trouvé sur : https://www.instagram.com/tv/CHGKgsSnkUT/?igshid=n4bczw5j1boi

8 Kissingl, V. « La confiance dans la gestion par les autorités chute, selon un sondage SSR », RTS Info, 30 octobre 2020. Trouvé sur : https://www.rts.ch/info/suisse/11715602-la-confiance-dans-la-gestion-du-covid-par-les-autorites-chute-selon-un-sondage-ssr.html

9 Michel, S. « Nous avons infiltré un journaliste chez les complotistes acharnés de Suisse romande », Heidi.news, publié le 28 septembre 2020, modifié le 9 octobre 2020. Trouvé sur : https://www.heidi.news/explorations/au-coeur-de-la-complosphere/nous-avons-infiltre-un-journaliste-chez-les-complotistes-acharnes-de-suisse-romande

10 Jubin, S. « Trois quarts des Suisses ne veulent pas être reconfinés », 24heures, 2 octobre 2020. Trouvé sur : https://www.24heures.ch/trois-quarts-des-suisses-ne-veulent-pas-etre-reconfines-583341868200

11 Kissingl, V. « La confiance dans la gestion par les autorités chute, selon un sondage SSR », RTS Info, 30 octobre 2020. Trouvé sur : https://www.rts.ch/info/suisse/11715602-la-confiance-dans-la-gestion-du-covid-par-les-autorites-chute-selon-un-sondage-ssr.html

12 https://anousdejouer.ch/coronavirus

13 https://www.covid-heros.ch/

Photo par Patrick Robert Doyle, Unsplash.

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