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Les joueurs de marionnettes en tenues de combat : les Taingyinthas et la politisation d’ethnicité en Birmanie

par Marine Hermes
Publié par the Graduate Press en anglais, le 18 juin 2020

Le chaos actuel qui accompagne la crise du coronavirus permet aux forces armées de la Birmanie (ou Tatmadaw) d’intensifier dans l’ombre leurs attaques contre les Rohingyas, ce dans une quête incessante « d’unité nationale ». En effet, pendant ces derniers mois, bombardements et frappes aériennes ont frappé presque quotidiennement dans l’État de Rakhine (Arakan), tuant au moins 32 civils depuis fin mars 2020, en majorité des femmes et des enfants. Le raisonnement du Tatmadaw derrière ces attaques considérables s’expliquerait par que la pandémie rendrait les groupes d’insurgés moins organisés et plus vulnérables aux attaques. Heureusement pour le Tatmadaw, cela coïncide avec l’inattention de la communauté internationale qui, quelques mois auparavant, avait condamné les violations des droits de l’homme par le Tatmadaw lors de l’Assemblée Générale de l’ONU, et a conclu devant la CIJ que la Birmanie devrait prendre des mesures immédiates pour empêcher le génocide des Rohingyas. La situation, comme résumée par l’ancien Haut-Commissaire de l’ONU aux Droits de l’Homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, correspond à un « exemple classique de nettoyage ethnique ».

Selon certains historiens , les Rohingyas ont depuis 1948 fait l’objet d’au moins vingt opérations militaires majeures. La campagne la plus récente a débuté en 2016 lorsque quelques centaines d’hommes de l’Armée du Salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA), armés de lance-pierres, de couteaux et d’une trentaine d’armes à feu ont lancé des attaques simultanées contre des bases de la police des gardes-frontières dans le nord de l’État de Rakhine. L’armée a riposté avec des hélicoptères armés et des mitrailleuses, rasant des villages, violant systématiquement des femmes et des filles, et tuant des civils sans aucun discernement. On estime à 745 000 le nombre de Rohingyas qui ont fui vers le Bangladesh ; selon certaines estimations, 70 % des Rohingyas vivant en dans l’État du Rakhine ont dû fuir de l’État de Rakhine depuis 2016

Le discours officiel derrière cette campagne de nettoyage ethnique portraie les Rohingyas sont des étrangers, à savoir des immigrants illégaux du Bangladesh qui se seraient installés au Rakhine pendant l’époque coloniale, notamment en raison des politiques britanniques facilitant l’immigration indienne. L’État prétend que le terme Rohingya a été inventé dans le cadre d’un projet politique trompeur visant à obtenir la citoyenneté birmane – par conséquent ils les appellent kala (un terme birman qui stigmatise les gens d’Asie du Sud) ou ‘bengali’, ce bien qu’aucune preuve d’une immigration illégale considérable en provenance du Bangladesh n’ait été produite par le gouvernement birman. Dans cette optique, les ‘bengalis’ tenteraient de réécrire l’histoire et de se situer dans le Rakhine précolonial afin d’obtenir la citoyenneté birmane, l’État de Rakhine étant alors présenté comme miraculeusement supérieur au Bangladesh. Pourtant, ce discours ne tient aucunement compte du fait que l’État de Rakhine offre nettement moins d’opportunités économiques que le Bangladesh ainsi qu’un un niveau de vie plus faible aux musulmans. En effet, des restrictions strictes de voyage imposées aux Rohingyas en Birmanie depuis des décennies ont sérieusement limité leur accès aux soins de santé et à l’éducation.

De toute évidence, l’ethnicité est au cœur de la politique birmane. Ne Win, dictateur militaire birman de 1962 à 1988, a créé le terme taingyintha en 1964 (la « race nationale » birmane – littéralement « fils du sol » en birman), en référence aux groupes ethniques qui résidaient à l’intérieur des frontières actuelles de la Birmanie avant 1823. En 1983, le Tatmadaw a établi une liste de 135 groupes ethniques taingyintha, ceci garantissant la citoyenneté birmane. Il est d’autant plus intéressant de noter que cette liste a été établie par des personnes n’ayant aucune compétence en anthropologie. Ainsi, si votre groupe ethnique ne figure pas sur la liste des taingyintha, vous devez prouver que vos ancêtres résidaient en Birmanie avant 1948 afin obtenir une autre – et moindre – forme de citoyenneté. Toutefois, cette est impossible à fournir pour de nombreux Rohingyas, dès lors qu’une grande partie de leurs documents a été confisquée par des autorités qui leur promettaient alors de nouvelles cartes d’identité, ou sont simplement disparus en fumée avec leurs maisons dans les pogroms successifs.

Surtout, le conflit s’explique par le fait que le gouvernement birman maintient fermement que les Rohingya ne sont pas des taingyintha. Cependant, les Rohingyas affirment pour leur part qu’ils sont un groupe ethnique qui réside dans l’Arakan depuis des millénaires, avec des ascendances mixtes de commerçants arabes, de moghols et d’esclaves musulmans du Bengale installées en Arakan entre le 6ème et le 17ème siècle, tous assimilés à la population indigène et aux immigrants plus récents, se développant en une seule identité ethnique avec une langue et une culture distincte.

L’une des multiples ironies de ce projet d’édification de la nation réside dans le fait le Tatmadaw accorde une grande importance à l’héritage précolonial birman et à l’élimination des humiliations du colonialisme. Pourtant, quoi de plus colonial qu’une liste de groupes ethniques ? Les politiques britanniques du « diviser pour mieux régner » ont également catégorisé les populations en ayant recours à des classifications similaires. En effet, les autorités anglaises identifiaient les groupes perçus comme les plus dociles, puis les incorporaient dans l’administration publique et les forces militaires, renforçant les identités ethniques et aliénant les exclus des structures de l’État. Malgré leur rejet explicite du colonialisme, le Tatmadaw ne fait donc que reproduire les mêmes structures d’oppression coloniales.

Cette représentation des Rohingyas en tant qu’immigrants illégaux est répandue dans la société birmane, promue de concert par le Tatmadaw, le gouvernement civil, les médias étatiques comme non étatiques et les groupes bouddhistes ultranationalistes. La majorité des Birmans, ainsi que de nombreux défenseurs de la démocratie, y croient. Une partie de cette représentation peut être attribuée à une opération Facebook d’une durée de cinq ans, dirigée par le Tatmadaw qui employait 700 personnes. Leur travail ? Créer et gérer des pages d’apparence innocente, dédiées à des célébrités birmanes par exemple. Une fois qu’ils avaient amassée des foules d’abonnées, ces pages ont commencé à diffuser des photos incendiaires, des « fake news » et des messages provocateurs sur les Rohingyas et les musulmans, comme des fausses images de cadavres en tant que preuve de massacres perpétrés par les Rohingyas, renforcés par davantage de faux comptes. L’importance des « fake news » dans les incidents de violence communautaire en Birmanie est indéniable ; de nombreux épisodes de violence ont été déclenchés par des rumeurs sur Facebook concernant des crimes commis par des musulmans contre des femmes bouddhistes, qui ultérieurement se sont souvent révélées être montées de toute pièce. 

Alors pourquoi le Tatmadaw consacre-t-il tant de ressources pour convaincre la population birmane que les Rohingya n’appartiennent pas à la Birmanie ? Une partie de cette réponse peut être attribuée au développement institutionnel du Tatmadaw. Au fur et à mesure qu’émergeaient des troubles postindépendance, le Tatmadaw a justifié son contrôle sur la population en s’établissant comme protecteur à l’encontre des menaces contre l’unité et la souveraineté de la Birmanie. Le Tatmadaw préoccupé par ces menaces, a alors mis en place des politiques économiques et sociales strictes, lui permettant d’étendre comme de légitimer son pouvoir.  

Mais encore, une autre partie de la réponse réside dans la caractérisation des Rohingyas en tant  que menace existentielle pour le bouddhisme et la façon d’être birmane. Ceci distrait les Rakhine du sous-développement de l’État de Rakhine et de la négligence et l’oppression dont ils ont souffert aux mains du Tatmadaw pendant des décennies. Les Rakhine ont l’impression que leurs griefs sont pris en compte et que leur vie s’améliorera en expulsant les Rohingyas, mais le Tatmadaw ne fait que réorienter la colère qui devrait être dirigée contre l’État vers un autre groupe, les Rohingyas. De surcroit, le Tatmadaw est également capable de diviser les populations vivant dans l’État de Rakhine qui ont peu de pouvoir individuellement et les empêchent ainsi de collaborer pour s’opposer à un adversaire plus puissant, le Tatmadaw. Tout ceci rappelle curieusement les politiques britanniques du diviser pour régner.

Finalement, l’établissement de groupes internes et externes à l’État sur des bases d’ethnicité douteuses fait à la fois partie d’un projet plus large ; la construction d’un État bouddhiste-bama où les citoyens sont classés par ethnie et compartimentés en fonction de leur loyauté ou de leur déloyauté envers le Tatmadaw. Le fait que les Rohingyas se soient installés en Arakan depuis des millénaires, des siècles ou des décennies, ne justifie aucun des traitements odieux dirigés contre eux, et ne saurait justifier les actions du Tatmadaw. Les Rohingyas, comme tous les individus et groupes ethniques en Birmanie et ailleurs, méritent de vivre avec des droits de l’homme fondamentaux qui sont respectés. A ce titre, la communauté internationale ne devrait se montrer si tolérante d’un non-respect cru de ces droits par le Tatmadaw, et ce encore moins lors d’une pandémie.

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