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Un pays en arrêt: la situation des «sans-papiers»

Auteurs : Laura Biscaglia et Marion Provencher
Publié par The Graduate press en anglais, le 11 avril 2020.

Vous pensez que le coronavirus vous rend la vie misérable. Vous pensez que cela empire de jour en jour. Votre anxiété est gentiment passée de « mes amis me manquent ahhhh » à « sur quelle planète le Conseil fédéral vit-il quand il dit que les Suisses respectent la distanciation sociale ?! », et enfin à « C’est à ça que ressemble une crise économique mondiale imminente ».

Nous écrivons chaque semaine sur les privilèges de la plupart d’entre nous, et si vous lisez ceci, vous êtes probablement l’un des privilégiés. Considérez ce court article comme votre rappel hebdomadaire que l’épidémie de COVID-19 ne concerne pas seulement que vous.  Ainsi, asseyez-vous sur votre canapé et passez à autre chose.

Nous aimerions parler d’individus auxquels vous ne pensez que sans doute rarement. Nous l’avons dit à plusieurs reprises, mais répétons-le: les pandémies révèlent des inégalités profondes au sein de nos sociétés. Et personne ne le sait mieux que ceux qui manquent de quelque chose de fondamental, que l’on tient souvent pour acquis: un statut légal. Quant à vous, avez-vous un permis de séjour suisse valide?

Si oui, vous êtes couverts et pouvez ranger le fameux permis dans votre portefeuille maintenant. Surtout, tout le monde n’a pas le luxe de posséder ce précieux document. Les immigrants «sans-papiers» sont des personnes qui vivent et travaillent dans un pays mais qui ne disposent pas de la citoyenneté, ni d’aucun autre statut légal. Rien qu’en Suisse, on estime qu’au moins 100 000 personnes sont sans-papiers. En particulier à Genève, environ 13 000 personnes n’ont pas de statut juridique valide. Une situation ironique pour une ville qui porte le nom de la Cité du refuge, notamment de part sa longue histoire en tant que terre d’accueil des personnes persécutées pour raisons politiques ou religieuses, mais aussi pour une Suisse dont le choix affiché de neutralité en termes de politique étrangère est bien connu. 

Tenter d’esquisser un profil général qui correspondrait à chaque personne sans papier est pratiquement impossible en Suisse. La grande majorité d’entre eux travaille, même s’il s’agit d’une violation de la loi, ce qui les place dans des situations de précarité et de dépendance. On estime que la majorité sont des femmes, et viennent d’Amérique du Sud, d’Europe de l’Est, d’Afrique du Nord, d’Asie… En gros de partout. Beaucoup d’entre elles sont employées dans le travail domestique (près de la moitié!) – dans un rebondissement que tout le monde a vu venir, ce sont des femmes de couleur sans papiers qui travaillent dans les ménages de classes moyennes-riches, et font tout le travail domestique que les gens préfèrent déléguer s’ils peuvent payer quelqu’un pour le faire à leur place.

Les autres secteurs qui emploient des immigrants sans papiers sont la construction, la restauration et l’agriculture. Il est souvent signalé que les immigrants sans papiers reçoivent un salaire bien inférieur à la moyenne (voire même pas de salaire du tout). Ils dépendent alors des personnes qui les emploient illégalement pour leur stabilité d’emploi, leur régularité de paiement, leur assurance et leur indemnisation. S’ils en reçoivent. Beaucoup ont peur de changer une situation indésirable par manque de droits et de soutien, ou par crainte de représailles. Et ce n’est pas comme s’ils pouvaient aller à la police pour dénoncer une situation d’exploitation.

Rappelez-vous combien il vous a été atrocement difficile de trouver un logement à Genève? Maintenant, imaginez à quoi cela ressemblerait sans permis, sans emploi régulier et sans réseau amical ou familial pouvant vous soutenir. Et, surtout, avec la menace imminente que votre présence seule ici est une violation de la loi.

Si vous avez atteint le point où rien n’est plus intéressant sur Netflix (soyons francs, podcasts are the new Netflix), il est probable que vous ne comprendrez jamais la vie d’un sans-papiers. Être « illégal » (une expression qui n’a aucun sens mais qui est souvent utilisée par l’extrême droite, en plus de lui associer le terme « étranger ») apporte une vie de peur. Les femmes, les hommes et les enfants sans statut légal sont ainsi constamment à un contrôle de la police d’être détenus ou expulsés. Ils traversent la vie sur la pointe des pieds, espérant être invisibles aux autorités.

Les situations d’extrême précarité ont un impact sur la santé. Vivre sans papiers est stressant. Le travail est souvent physique (travaux domestiques, construction…), et les heures sont longues et difficiles. Du fait de leur statut d’immigrants, ces femmes et ces hommes vivent souvent loin de leur pays d’origine et de leur famille. Leur santé physique et mentale en souffre. Malgré leur (absence de) statut, les sans-papiers ont le droit de souscrire à une assurance maladie. Cependant, comme nous le savons tous trop bien, l’assurance maladie en Suisse n’est pas gratuite. Pour accéder à un traitement médical, il faut payer une prime mensuelle (souvent incroyablement élevée), et si elle a besoin de soins, une personne devra payer de sa poche la franchise (aussi très élevée) avant que son assurance maladie ne commence à rembourser les soins de santé. C’est donc un droit accessible à ceux qui en plus d’être informés de son existence,ont certain moyens financiers. 

Alors, quel est l’impact de la COVID-19 sur les sans-papiers? Et bien… Employez-vous normalement les services d’une femme de ménage ou d’une nounou sans contrat officiel? Si oui, leur payez-vous leurs congés pendant la pandémie? C’est bien ce que nous pensions. Vous voyez, alors que le Conseil Fédéral suisse met à disposition son aide financière la plus importante de l’histoire de la Suisse – à savoir 42 milliards de francs – afin maintenir les entreprises et les employés à flot, certains des plus vulnérables sont laissés à eux-mêmes pour résoudre leurs problèmes. Ne sont-ils pas dignes de ne pas être abandonnés par le gouvernement? Les prestations de chômage et autres formes de protection sociale sont difficiles à réclamer lorsque vous n’êtes pas les bienvenus. Le Covid-19 vous a-t-il laissé sans moyens de payer la chambre que vous louiez illégalement pour le double du prix? N’oubliez pas que les immigrants sans papiers ne peuvent légalement signer un bail. Vous avez des problèmes pour nourrir votre famille sans le salaire que vous rapporte votre travail au noir? Tant pis pour vous. 

Mais attendez, il y a une solution. La Constitution suisse accorde à certains, plus spécifiquement aux requérants d’asile déboutés, le droit à une aide d’urgence pour leur assurer un certain standard de vie jusqu’à leur départ. Le droit à cet aide est assez simple aussi. Il leur suffit de déposer un demande auprès des autorités compétentes. Mais pour avoir accès à cette aide, une personne doit faire les démarches pour obtenir le droit de résidence. Ce qui veut dire se déclarer aux autorités. Par conséquent, il y a de grandes chances qu’en entreprenant cette démarche, ceux et celles qui demandent cette aide soient immédiatement arrêtés et/ou expulsés du pays;  mais bon, c’est un petit prix à payer pour avoir accès à un logement et à de la nourriture pour un petit moment, non?

Les répercussions de la crise du COVID pour les sans-papiers ne sont pas seulement économiques;la pandémie affecte les soins de santé des sans-papiers. Alors que les sans-papier ont le droit (et le devoir) de souscrire à une police d’assurance maladie quel que soit leur statut de résidence, l’assurance maladie en Suisse coûte cher. Le traitement médical coûte cher. Par définition, les primes élevées sont chères. Aussi, il n’est pas difficile d’imaginer que de nombreux immigrants sans papiers ne peuvent pas se payer une assurance maladie. Cela les met déjà en danger en temps normal, on ne peut même pas commencer à envisager ce qu’il en est lors d’une pandémie. Essayez un instant d’imaginer vos poumons s’effondrer à cause du Covid-19. Douleurs stridentes à la poitrine. Essoufflement. Et, vous ne pouvez pas aller à l’hôpital parce que vous avez peur que la police vienne vous expulser du pays où vous avez construit une famille, une routine, une vie.

Même partir n’est pas vraiment une option. Alors que la Suisse a étendu le contrôle aux frontières à tous les États Schengen pour lutter contre la propagation du nouveau coronavirus, le monde semble s’être rétréci. Peu de trains, peu de bus, pas de papiers à présenter aux frontières… Vous êtes virtuellement pris au piège dans un pays où vous n’avez pas vraiment le droit d’exister. Et s’il-vous-plaît, si vous êtes sans-papiers, inutile de demander du soutien à vos voisins. Parce supporter des « étrangers illégaux » est un crime en Suisse. Oubliez ces belles paroles qui déclament « d’aider votre prochain » tous les dimanches à l’église.  

En ces temps de pandémie, certains pays prennent des mesures pour faciliter la vie des sans-papiers. Cela pourrait s’expliquer par leur bénévolence et leur bon cœur. Peut-être que le monde post-coronavirus n’aura plus de guerres ni de frontières, car il nous aura fait réaliser que nous sommes tous les mêmes devant un ennemi mortel invisible. Ou peut-être que certains gouvernements sont douloureusement conscients que la seule façon de stopper la propagation du virus est de tester et de traiter le plus largement possible. Et c’est beaucoup plus facile de le faire lorsque nous avons tous un accès légal aux soins de santé et à la sécurité sociale. Quelle que soit la raison, c’est le choix éthique à prendre. Et une décision intelligente. La balle est maintenant dans le camps des autorités suisses.


Feature Image by Flickr user Molly Adams. Creative Commons license.

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