Par Valentine Matta
“La vérité est toujours la première victime des conflits.” À travers les siècles, cette formule a été répétée maintes fois.
Qu’ils soient anciens ou contemporains, les affrontements obéissent aux mêmes logiques immuables : lorsque l’on est prêt à attaquer, il faut paraître hésitant ; lorsque l’on est puissant, il faut feindre la faiblesse. Proche, il faut sembler loin ; loin, il faut sembler proche. Le conflit est l’art du masque, de la stratégie et de la dissimulation.
Autrefois, cela signifiait surtout qu’en période de guerre, les faits étaient dissimulés, la propagande s’installait et l’information devenait un outil stratégique. Mais le climat mondial a changé. Les conflits ne se déroulent plus seulement sur des territoires délimités : ils se jouent désormais dans un espace globalisé, instantané et hyperconnecté.
Notre espace est devenu celui où chacun peut produire et diffuser de l’information en temps réel. La vérité n’est plus simplement censurée ; elle est mise en compétition avec d’innombrables versions d’elle-même. Images sorties de leur contexte, chiffres divergents, récits partiels, émotions amplifiées : tout circule simultanément.
Dans le tumulte des armes, ce ne sont pas seulement des territoires, des ressources ou des positions stratégiques qui s’affrontent : c’est le récit lui-même. Et celui qui contrôle le récit contrôle souvent bien plus que le champ de bataille.
Dès lors, chacun accède à une vérité façonnée, orientée et mise en scène. Une vérité qui modèle l’opinion publique et qui détermine le soutien des foules, attise les passions ou justifie les combats.
Elle remplace le temps de l’analyse patiente, le regard posé sur les faits et la distance nécessaire à la compréhension. Elle frappe plus fort que la réflexion, plus fort que la nuance.
Nous aurions tendance à penser que plus les moyens de diffuser l’information se multiplient, plus l’accès aux faits devient immédiat. Que cette accélération devrait renforcer la transparence. Pourtant, l’abondance ne garantit ni la clarté ni la vérité et engendre souvent davantage de confusion.
Un paradoxe s’impose alors : plus nous disposons d’outils pour révéler la vérité, plus nous possédons aussi les moyens de la masquer, de la fragmenter ou de la déformer. Les instruments de la transparence sont les mêmes que ceux de l’opacité.
Les réseaux sociaux en offrent une illustration frappante. Conçus pour accroître la communication, ils se sont progressivement adaptés à une attention devenue plus brève, privilégiant des formats fragmentaires, rapides et fortement émotionnels. Mais, ce faisant, ils deviennent aussi des espaces où l’on sélectionne, oriente, amplifie ou altère l’information. On peut montrer… sans tout montrer. On peut dire… sans tout dire. On peut encadrer un fait de manière à lui faire suggérer autre chose que ce qu’il exprime réellement.
Dans un conflit, cette ambivalence devient cruciale. L’information devient une arme. Les images deviennent des symboles. Les récits deviennent des stratégies. On ne se bat plus seulement sur le terrain militaire, mais sur le terrain du sens.
Ce qui suit n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
Fin janvier 2026, nous nous sommes réveillés avec les mêmes titres répétés en boucle : la répression iranienne des 8 et 9 janvier aurait fait plus de 30 000 morts. C’est du moins ce que rapportaient plusieurs médias israéliens et américains, comme Haaretz, ou encore les déclarations du président américain Donald Trump, présentant ce chiffre comme l’ampleur du massacre imputé au régime. De son côté, Téhéran avançait un bilan dix fois inférieur.
Deux récits. Deux chiffres. Deux réalités incompatibles.
Face à cela, une question essentielle se pose : où se situe la vérité ? Et surtout, que signifie chacune de ces versions dans l’opinion que le public se forge quant au conflit ?
Car au-delà des faits eux-mêmes, c’est leur interprétation qui façonne les jugements, les prises de position et, parfois, l’engagement. Le public, lui, reçoit ces données sans toujours disposer des moyens de vérification indépendants. Les titres circulent plus vite que les enquêtes. L’émotion précède l’analyse et le doute s’installe.
Non pas un doute méthodique et rationnel, mais un doute paralysant : si les chiffres varient du simple au décuple, si chaque camp accuse l’autre de mensonge, comment discerner le vrai du faux ? Cette incertitude affaiblit la confiance dans l’information elle-même.
Alors à la nouvelle de ce massacre, parce qu’il s’agisse de centaines ou de milliers de morts, cela reste un massacre : Qu’avez-vous cherché à comprendre, qu’avez-vous été prêt à croire et qu’en avez-vous pensé ?
Car au-delà des chiffres et des récits, c’est notre réaction collective qui interroge.
Ce qui m’effraie le plus n’est pas seulement la manipulation possible. C’est cette fatigue morale qui gagne nos sociétés, exposées en permanence à des récits contradictoires. À force de versions opposées, de chiffres contestés, de vérités partielles, s’installe une méfiance généralisée : tout le monde mentirait à tout le monde.
Ou bien, un relativisme confortable : la vérité n’est que subjective, interchangeable, simple affaire de point de vue. Au point d’invalider celle de l’autre sans même l’examiner.
Et puis il y a cette forme plus silencieuse, plus inquiétante : L’indifférence
«Je ne peux pas savoir. Je ne peux pas agir. Alors pourquoi m’en soucier ? »
Lorsque tout semble manipulable, plus rien ne semble vrai. Lorsque tout est contestable, plus rien ne choque vraiment.
Je ne propose ici ni solution ni alternative. Seulement un constat : l’excès d’information, loin de nous éclairer toujours davantage, peut produire une forme d’anesthésie éthique.
Non pas parce que nous ne voyons pas. Mais parce que nous voyons trop et ne savons plus à quoi donner du sens.

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